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La langue des signes* à la particularité d’être une langue qui ne peut être fixée par l’écriture. Elle se trace en direct dans un espace de parole en trois dimensions, appelé « espace de signation ». Cette dimension spatiale engendre une structure syntaxique plus proche du montage cinématographique que des constructions linéaires des langues verbales. Dans sa description de l’orchestre, Noha El Sadawy utilise le zoom, l’alternance de plans, le travelling comme formes d’énonciations. Comme s’il passait à travers la focale d’une caméra, le point de vue  de ce qui est dit est dirigé et variable. Le caractère visuel de la langue et sa proximité avec le réel offre au genre descriptif un potentiel d’invention et un champ d’expérimentation particulièrement féconds : la description d’une forme concrète ne se réduit pas à une simple pantomime, la langue extrait des traits caractéristiques et campe une image du réel en quelques gestes, précisant son aspect par différents outils linguistiques. On peut dire plusieurs choses simultanément en associant la configuration, l’orientation et l’emplacement des mains ; l’amplitude et le rythme des mouvements ; la posture des épaules et de la tête ; l’expression du visage ; la direction du regard et la position des lèvres et de la langue. Les mimiques du visage – davantage sémantique qu’affectif – forme les contours prosodiques de la langue des signes (semblables à l’inflexion et au rythme de la parole) ; les signes énoncés par les mains seraient incompréhensibles sans ces précisions faciales. Bien plus que les modularités d’une voix, elles trahissent la personnalité de l’orateur et donne paradoxalement un caractère musical à cette langue silencieuse.
Sourde profonde, Noha El Sadawy ne perçoit rien de la musique et doit emprunter d’autres chemins pour saisir ce qui se joue face à elle. Ses yeux balaient le vaste ensemble des quelques quatre-vingts musiciens afin de capter quelques détails, que ses mains, son corps, son visage disent à mesure, construisant l’image du son. Par moment, son regard survole, liste des positions, passe d’un musicien à l’autre, cherche à percevoir, manque de précision. Elle donne une image un peu plate, bégaie, puis tout à coup elle capte, incarne un mouvement secondaire, un élan général, une expression particulière, une modification des vibrations. Peu à peu, elle construit sa description, revient sur les éléments aperçus et esquissés, les précise, les associe, leur insuffle du sens.
Selon le médecin et philosophe Israel Rosenfield, le cerveau invente ce qu’il perçoit : le mouvement crée un monde de sensations visuelles, tactiles et auditives désorganisées et instables à partir desquelles il faut construire un environnement sensoriel cohérent. Le cerveau fait cela en inventant toute une palette de perceptions : une série de constructions mentales que nous pouvons voir, entendre et sentir lorsque nous regardons, écoutons ou touchons quelque chose. Cette performance est une mise à l’épreuve poétique de cette hypothèse sur le fonctionnement de la perception : l’orchestre est pour la signeuse sourde une image confuse, une multitude de mouvements et de variations d’expressions. Face à cet environnement chaotique, il lui a fallu passer par la langue pour organiser une perception éparse.

Camille Llobet, Voir ce qui est dit, note de recherche.

* Noha El Sadawy parle la langue des signes française, c’est sa première langue. Le français écrit n’est, pour elle, qu’une deuxième langue. Chaque pays à sa propre langue des signes, ce sont des langues sans écriture qui se développent localement, à travers les gens qui les parlent et la diversité des cultures. Ce sont également des langues jeunes et en pleine évolution, qui ont connu des contraintes historiques : la langue des signes a été interdite en Europe durant un siècle (Congrès de Milan, 1880) parce qu’elle était perçue par les entendants comme faisant obstacle à l’intégration des sourds dans la société et que la parole, donnée par Dieu, était considérée comme seul mode de communication possible. Peu connue du monde entendant, la langue des signes soulève depuis toujours des questions importantes sur la perception, le langage et la pensée ; des philosophes de l’Antiquité jusqu’aux neuro-scientifiques contemporains, la surdité a toujours été le sujet de débats éminemment politiques sur la nature humaine. La pensée et la culture sont conditionnées par notre rapport à la langue et les sourds signeurs constituent une véritable « ethnie » au sein d’une culture dominante. Que se passe t’il quand une minorité aborde le réel par le biais d’une langue qui a un système complètement différent des langues verbales ? Qu’est ce qu’une langue et une pensée sans mot ?