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TRANSCRIRE ET TRANSMETTRE LES CONNECTIONS AU MONDE

Mathilde Roman, 2019 *

Les media – en tant que condition de possibilité de l’existence du sensible – sont le véritable tissu connectif du monde. Ils sont responsables de la continuité entre sujet et objet et permettent la communication entre les deux sphères de la subjectivité et de l’objectivité, du psychique et du « naturel ». (…) Dans l’image, dans le sensible, la réalité se trouve à un état non objectif et prépsychologique même si psychagénique. (1)

L’oeuvre de Camille Llobet se concentre sur le « tissu connectif du monde » analysé par le philosophe Emmanuel Coccia, sur la complexité dissimulée dans l’expérience immédiate et intuitive de la vie sensible. Le flux des sensations traverse en permanence nos pensées et se mêle à nos activités quotidiennes, mais il suffit de s’arrêter un temps sur ce phénomène, d’y concentrer notre attention, pour ouvrir un vaste champ d’expérimentations. C’est une démarche que Camille Llobet poursuit depuis plusieurs années, interrogeant les cheminements personnels des perceptions et de leurs interprétations. Ses recherches sur le langage l’ont amenée à s’intéresser à la langue des signes, à ses inventions et à ses combats pour exister face à l’hégémonie du verbal. Lors de ses explorations, elle rencontre Noha El Sadawy avec qui elle construit une relation de confiance qui débouche sur un projet. Noha El Sadawy va en effet assister à une répétition de l’orchestre du Collège de Genève, dirigé par Philippe Béran, et interprèter face à une caméra le spectacle visuel de la répétition, transformant en signes ce qu’elle devine de l’interprétation des musiciens. La vidéo « Voir ce qui est dit » (2016) est un court montage issu d’une expérience menée sur plusieurs répétitions qui frappe par le spectacle d’une étonnante et vivifiante réappropriation gestuelle de la musique. Camille Llobet filme les multiples cheminements reliant le sensible et le visible, associant les mouvements de corps et les expressions de visage de Noha El Sadawy à ceux tout aussi fascinants du chef d’orchestre. Tous deux sont captivants par leur inventivité et la non-littéralité de leurs systèmes de communication. Le dispositif d’installation de « Voir ce qui est dit » propose deux temps d’observation. Dans le premier, le spectateur assiste à la performance silencieuse de Noha El Sadawy et de Philippe Béran, puis dans la deuxième, l’image est associée à un casque livrant les tentatives de l’artiste, qui a commencé à apprendre la langue des signes, de commenter ce que raconte l’interprète. Son récit nous fait voir une dimension corporelle et individuelle de ce qui est habituellement perçu sur le seul plan du mouvement sonore collectif, et révèle l’acuité perceptuelle non dénuée d’humour de Noha El Sadawy, qui invente aussi parfois sa propre langue.

Les raisons qui peuvent nous pousser à développer nos propres systèmes de codages internes du monde extérieur sont multiples, et si elles sont parfois liées au besoin de communiquer avec les autres, elles peuvent aussi avant tout être dirigées vers soi-même. Dans « Faire la musique » (2017), Camille Llobet filme des sportifs de haut niveau s’adonnant à des exercices de concentration mentale associés à des gestuelles les aidant à prolonger les entraînements en dehors du moment de l’exercice physique. Filmés dans un décor extérieur sobre, décontextualisés de leurs pratiques sportives, ils se livrent à des mouvements corporels et psychiques motivés par l’amélioration de leurs parcours de course (leur « run »). L’idée de l’entraînement mental interroge la relation au corps et la capacité de l’individu à l’animer, à le ressentir, voire à le maîtriser à travers l’esprit, sans le solliciter directement. Si l’action est performée pour la caméra, c’est aussi pour interroger la capacité des corps à faire image et des gestes à résonner dans les lieux. Les scènes courtes, toutes filmées dans le même lieu, sont enchaînées sans transition et créent une accumulation qui produit ses propres effets interprétatifs, non dénués d’humour. Camille Llobet prend toujours soin de transformer ses processus de recherche en des formes artistiques autonomes, où l’expérience esthétique est un outil de transmission.

« Revers » (2018) est une performance qui cherche à exprimer par le langage le flot permanent d’impressions visuelles qui nous animent quand on a les yeux fermés. Sans les repères habituels de la vision ouverte sur le monde, le dehors ne s’efface pas mais échappe à l’objectivité et bascule du côté du prépsychologique. Tout est alors plus largement interprétable, manipulable, et l’exercice de transcription orale des mouvements sensibles internes devient une performance hypnotisante pour le spectateur et vite épuisante pour celui qui tient le défi. « Revers » est construit comme un road-movie, tourné avec une équipe de tournage réduite embarquée avec l’artiste dans une voiture roulant sur une route droite dans une forêt. L’expérience perceptive intérieure est marquée par la présence de l’environnement naturel de la forêt baignée de lumière, mais aussi par le filtre important de la voiture, espace personnel ouvert sur le dehors par les fenêtres et ancrant le corps dans le bruit et les vibrations du moteur. La vidéo a été produite à l’occasion d’une invitation de l’artiste au Cyclop, où elle a découvert cette machine humaine réfléchissant la nature environnante dans une mise en scène associant mouvements machiniques et poétiques, explorations sensibles et détournements virulents de la société du spectacle. Face à l’oeil unique et perpétuellement ouvert du Cylop, Camille Llobet a choisi de fermer les paupières lors du trajet sur la départementale qui mène à Milly-la -Forêt, longue ligne droite tracée dans la forêt. Etre à l’abri dans un véhicule tout en se connectant au dehors est un parfait symbole de la dualité de notre situation dans le monde, où les réseaux de relations se produisent dans des moments d’emprise et de déprise, de conscientisation et de lâcher-prise. L’expérience que Camille Llobet a mené avec « Revers », et dont le tournage n’était qu’une étape, participe d’une attention plus large portée aux trajectoires mentales de la pensée et de la formation du langage. Soucieuse de ne pas se laisser guider par les trouvailles sémantiques, Camille Llobet s’est longuement exercée avant de parvenir à penser à voix haute, à produire une sorte de transcription analogique et verbale de ce qui se passe dans sa tête. Fermer les yeux, faire silence pour faire entendre des voix est une méthode de concentration pour accéder au soi et à un vide vibrant de l’espace qui entoure, de la lumière, et des multiples relations avec les êtres vivants. Une quête qui fait écho à celle du metteur en scène Claude Régy, si justement exprimée dans un entretien filmé en 2003, « Par les abîmes » (2). L’intensité de ces plongées dans les abîmes des relations entre parole et pensée mêle art et vie, nécessité intérieure et expérience esthétique.

« Revers » est une performance où l’artiste s’est mise clairement au centre de l’oeuvre, explorant ses propres mécanismes psychiques de formation d’une image mentale à travers un système de transcription bien archaïque comparé aux expériences scientifiques qu’a pu mener récemment Pierre Huyghe à la Serpentine à Londres (« Uumwelt », 2018), qui partageaient néanmoins des questions communes. Collaborant avec des chercheurs, Pierre Huyghe a en effet créé un dispositif simulant la production visuelle du mécanisme cognitif, superposition rapide d’images abstraites aux effets hypnotisants semblables à ceux produits par « Revers » . Inventant ses procédés, la recherche de Camille Llobet est très liée à des expériences de vie qu’elle déploie ensuite grâce à des collaborations. « Voir ce qui est dit » témoignait déjà de cette démarche, puisque l’artiste a appris la langue des signes. Elle crée des situations la reliant aux autres en inventant des expériences partagées débordant des sphères habituelles de la communication. En devenant mère, l’artiste a là aussi exploré une relation nouvelle au monde, découvrant la mise en oeuvre par l’enfant de l’apprentissage du langage. Observant, notant, enregistrant les explorations prélangagières de sa fille tout en les resituant au sein des recherches linguistiques, Camille Llobet a constitué un matériau qu’elle a ensuite transformé en un projet intitulé « Majelich » (2018). Réunissant une équipe avec Magali Léger, interprète soprano, et Kerwin Rolland, ingénieur du son et musicien, elle a mené une expérience sur quatre journées où l’enjeu était de faire entendre le babil d’un enfant à travers une voix d’adulte. Au cours de multiples prises, l’attention a été portée à la retranscription précise de cette étape prélangagière, mais aussi à la dimension sonore produite via l’enregistrement ainsi qu’à l’expérience perceptive de l’interprète. Magali Léger s’est concentrée sur le matériau transmis au casque en évitant de l’interpréter en signifiant, mettant à distance les réflexes mentaux qui ont tendance à s’approprier un mouvement sonore en le transcrivant en mouvement de pensée. Collant au plus près des enregistrements, isolée dans un studio accoustique, elle dégage à l’image une grande force de présence et de concentration. Si le son est central dans cette oeuvre, il l’est aussi de manière fantasmagorique puisqu’une part du processus, écouté au casque, nous échappe. On écoute autant qu’on regarde écouter : la matière sonore s’épanouit dans l’expressivité du visage dévoilant par moments des signes d’épuisement. La vidéo est un montage entre les différentes prises qui prend de la distance avec la dimension performative afin de produire là aussi une forme autonome qui relève comme souvent dans l’oeuvre de Camille Llobet d’une opération de transcription. La connivence entre l’interprétation de Magali Léger et celle de Noha El Sadawy est évidente, même si pourtant toutes deux ont une relation au son très différente. Camille Llobet montre dans ses films la manière dont un corps, une subjectivité, des émotions sont porteurs d’une expérience sonore qui excède l’audible, et qui cherche à élargir et transformer les manières dont nous nous connectons au monde.
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* Texte soutenu par l’association Le Cyclop, Milly-laForêt.
(1) Emmanuel Coccia, « La vie sensible », 2010, Payot &Rivages poche, p.67-69, ch.12 « De l’unité du monde ».
(2) Alexandre Barry, ARTE. L’entretien est accessible sur ce lien https://www.youtube.com/watch?v=TaXV9eN6VVo