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De la description orale d’un film d’action par trois personnes différentes (Téléscripteur, 2006), chacune développant ses propres stratégies narratives, à des cadrages serrés sur les bouches tremblotantes de danseuses en mouvement (Chorée, 2014), les vidéos de Camille Llobet éclairent les écarts entre le langage et son objet, les intentions et les réflexes, et la manière dont le corps exprime une part non verbale de la communication. Des mises en scène volontaires des difficultés physiques et mentales à canaliser les affects, qui en retour créent des idiolectes chorégraphiques et musicaux, langages de substitut qui élargissent le champ de l’expression.
Situation simple aux conséquences complexes, Voir ce qui est dit (2016) propose la déconstruction dans l’espace d’une scène troublante. À l’origine, c’est une performance organisée par l’artiste : une femme sourde, débout à côté d’un chef d’orchestre, décrit en langue des signes ce qu’elle voit, mais n’entend pas, soit les musiciens en train de jouer. Traduction simultanée, partition en miroir des mouvements synchrones de l’orchestre, mais aussi décalque des rythmes, mouvements et réflexes quasi épileptiques du corps du chef d’orchestre professionnel. Si l’interprète sourde invente une histoire en direct en transcrivant sa perception – forcément subjective – de la scène, on jurerait parfois qu’on entend la musique, simplement en la regardant. Synesthésie chorégraphique, où le son se transforme en mouvement, mais aussi référence au cinéma muet et au langage corporel du burlesque, les deux films issus de la performance sont une réflexion sur le langage comme acte créatif. Toute traduction doit accepter la déviance d’un message initial et, sur le principe du téléphone arabe, cette entropie du discours crée une forme de poésie. De fait, tout se passe dans les interstices et le non-dit, cette zone inaccessible de la perception intime, à la fois proche physiquement et d’un exotisme radical.

Guillaume Désanges, Catalogue du 61éme Salon de Montrouge, 2017