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Et pourtant, il y avait quelque chose de légèrement bizarre. En parlant, il me faisait face, il était tourné vers moi, mais il y avait néanmoins quelque chose... c’était difficile à dire. Il me faisait face avec ses oreilles, et non avec ses yeux, en vins-je à penser. Au lieu de me regarder, de me fixer, de m’ « appréhender » d’une manière normale, ses yeux se fixaient soudainement et étrangement sur moi – sur mon nez, mon oreille droite, mon menton, puis remontaient sur mon oeil droit, un peu comme s’ils notaient (ou même étudiaient) ces aspects particuliers de ma personne sans voir l’ensemble de mon visage ni ses changements d’expression, sans me voir « moi », comme un tout.
Oliver Sacks, L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau.

L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau décrit un cas pathologique : le docteur P. est incapable de voir les choses dans leur globalité et de les identifier. Son regard circule et se pose sur chaque détail d’un objet, d’un visage sans jamais pouvoir les relier entre eux, se retrouvant « visuellement perdu dans un monde d’abstractions inertes » . Ce type de modification du regard m’apparaît particulièrement fécond pour interroger le réel et sa perception. Je me l’approprie comme une posture impliquant une série de gestes et d’expérimentations : description, transcription, codage, fragmentation, agrandissement, etc. J’explore la perception de la parole et du mouvement par le biais d’expériences mettant en jeu et à l’épreuve différents aspects du « corps parlant », à l’instar de Robert Bresson qui cherchait par une répétition excessive de ses acteurs, un automatisme plus proche de la vie réelle que de sa représentation.
Dans Prosodie, deux interprètes tentent de reproduire en direct avec la bouche, le début de la bande son du film Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone, célèbre pour la complexité de sa texture sonore. Paradoxalement, c’est en le faisant devenir machine, en le faisant échapper à l’intellect, que l’on réincarne un corps et un langage, qu’on en révèle tous les phénomènes discrets. Bégaiements et hésitations montrent la difficulté des interprètes à retranscrire ce qu’ils entendent et s’apparentent à un babil, cette imitation des contours prosodiques du langage par l’enfant. La prosodie désigne le débit, le rythme et l’intonation du langage parlé. Elle peut excéder sa fonction linguistique quand une situation prend le pas sur la syntaxe, comme la voix radiophonique du commentaire sportif mimant l’action invisible ou l’accompagnement vocal de la sage femme qui suit les contractions et les respirations de la mère pour l’encourager.
L’installation vidéo Chorée montre des bouches de danseuses filmées en gros plan, caméra à la main. Ici, c’est la tentative de synchronisation du mouvement de la caméra qui devient une performance à part entière, proche de la notion de « ciné-transe » décrite par Jean Rouch : « cet état bizarre de transformation de la personne du caméraman réalisateur qui n’est plus lui-même mais un œil mécanique accompagné d’une oreille électronique qui suit et pénètre son sujet ».
Les enregistrements de ces performances prennent ensuite la forme d’installations sonores et vidéos qui coexistent dans l’espace d’exposition (Second, Centre d’art de Vénissieux, 2014). La position des différents éléments joue sur les postures et trajectoires du spectateur dans un espace à la fois rempli d’images et de sons et presque vide, hormis les quelques écrans en lévitation. Le caractère fantomatique des bouches, des visages et des bruits, qui ont l’air de parler une langue étrangère, s’adresse plus aux nerfs du spectateur qu’à son intellect comme l’exprimait Beckett pour la bouche de Not I. Le titre de l’exposition rappelle la notion de détails secondaires de Giovanni Morelli, historien d’art capable d’identifier les tableaux de maîtres en observant les détails dépourvus d’intérêt : les lobes d’oreilles, les ongles, la forme des doigts... Une façon de procéder qui transforme « n’importe quel musée d’art en un musée du crime ». à l’image des mouvements involontaires esquissés par les grimpeurs qui visualisent mentalement leur parcours avant une compétition d’escalade, ces formes révèlent une gestualité de la pensée dans des moments d’attention extrême qui modifient notre perception et notre conscience des choses, comme le sentiment d’un ralentissement du temps.

Camille Llobet

Le temps semble se ralentir énormément et d’une façon étrange, comme si tout bougeait au ralenti. J’ai l’impression d’avoir tout le temps du monde pour observer les receveurs exécuter leurs passes, et pourtant je sais bien que la ligne de défense se rapproche de moi aussi vite que d’habitude. Je sais très bien à quelle vitesse et avec quelle force ces gars sont en train d’arriver vers moi, et pourtant ça a l’air d’une scène de cinéma ou d’une danse au ralenti. C’est beau.
John Brodie